Les journées d'Hemingway, telle que la légende nous l'enseigne, se passaient à peu près de la sorte. Le matin était consacré à l'écriture. Il reprenait d'abord ce qu'il avait écrit la matinée de la veille, polissait, corrigeait, avançait dans son texte à la manière d'un poilu dans sa tranchée, pataugeant dans une matière boueuse, nauséabonde et qui ne présageait rien de très bon. Il n'y avait pas d'assaut franc, mais une attente travaillée au corps, une guerre d'usure avec le texte. DR
L'après-midi était consacré à la pêche, aux sorties en mer sur son yacht, le Pilar, et le soir, à la boisson, aux visites dans les bars, la nuit. Cette image fixe Hemingway à Key West, définitivement. Elle le place en tout cas dans un environnement caribéen, une mer chaude avec des îles, beaucoup d'îles. Dans ses meilleurs livres, Hemingway reste un auteur caribéen, un type insulaire concentré sur quelques activités chevaleresques d'un genre spécial, l'écriture, l'alcoolisme, l'exercice nautique, Paris. 
Activités répétées, ininterrompues, jusqu'à la monotonie, chaque jour. Un genre de versification appliquée à la vie, une métrique existentielle et qui n'a guère besoin d'être couchée sur du papier. Elle ne s'écrit pas mais dépend d'elle et alimente la machine à écrire, chaque matin. Les Caraïbes s'apprécient aux Bahamas, à Grand Cayman, et plus bas, à l'extrémité de Key West, à Isla de Margarita. Aujourd'hui encore, on trouve un bref écho du passé de ces îles flibustières à travers leur population, vrais-faux aventuriers, milliardaires douteux, touristes proches de la rupture avec leur vie sécurisée, touristes de masse, familles sages et qui le resteront, touristes sexuels, individus cherchant à tout recommencer, drogués, etc, etc. Surtout, vous y trouvez des gens voulant vous "aider". Vous aider à trouver un meilleur hôtel, une fille pour la nuit ou bien à investir. Certes, on est loin de la Thaïlande et du Sud-est asiatique mais à Margarita Island, cette humanité de bric et de broc rejoint, par un système complexe de courants, d'îlots et de lagons ambigus, l'auteur précaire qui, chaque matin ou chaque après-midi, se risque à relire son travail de la veille. Il se peut qu'il soit à lui-même son propre touriste et que parcourant son île, il tombe sur l'individu qui va lui rendre service, malheureusement. Bref. Toutes les îles du globe devraient être citées et il doit exister quelque part un catalogue raisonné où elles apparaissent patiemment l'une après l'autre, de la plus modeste à la plus massive, avec leur nom, leur descriptif, leur biotope, leur histoire. La poésie a fait beaucoup de mal à l'insularité. On ne compte plus les poèmes pieusement recueillis autour de "l'archipel", transformé en métaphore de l'écriture "fragmentaire". La prose, heureusement, sauve la littérature dans cette affaire. Spécialement la prose américaine, la prose appliquée en science-fiction par exemple. Dan Simmons, auteur d'Hypérion, d'Illium et d'autres grands livres de SF, commit un aimable divertissement avec Les Forbans de Cuba, qui met en scène Hemingway et quelques acolytes troubles, prenant en chasse un sous-marin allemand durant la seconde guerre mondiale. Les eaux sont turquoises, la chaleur implicite. 
Il y a des espions, des nazis, des auteurs, des types indéfinissables et surtout, une ambiance, comme si derrière les lignes se trouvaient un mode de vie sans retour possible. La chasse est un prétexte. Il y a surtout Hemingway, définitivement caribéen, assit à sa table le matin. |