10/11/2016

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Le peuple est con.

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Photo CC0 Pixabay by https://pixabay.com/fr/users/eak_kkk-907811/

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Je vais me faire traiter d’élitiste. On va me dire arrogant, antisocial, monsieur je-sais-tout. Mais voilà, je n’y peux rien : le peuple est con. On en a la preuve. Le minimum est de le lui dire.

Oh, quand je dis « le peuple », je ne vise pas chaque électeur, pas vous, pas moi, pas le voisin, même pas Gérard-la-Casquette du Café du Commerce d’à côté qui a la solution à tout. Non.

Je parle de cette masse informe et influençable que nous constituons ensemble. Nous, le peuple, en tant que collectif. Nous, le peuple, qui avons si bien montré au fil des âges que nous étions très forts pour lyncher autrui tous ensemble, ou pour ne rien dire et ne rien voir tous ensemble, ou encore pour nous cacher hypocritement tous ensemble. Mais si rarement pour résister.

Nous le peuple, nous la populace, nous, la proie des populistes, nous avons fait notre introspection, et nous avons toutes les preuves. La conclusion est claire.

Le peuple est con.

Il élit un milliardaire pour lutter contre l’establishment, la haute-finance, le pouvoir excessif de l’argent. C’est Louis XVI à la tête des sans-culottes.

Il applaudit un homme qui ne paye pas ses impôts quand il lui explique qu’il va tout rénover, les autoroutes, les bâtiments, les écoles, sans se demander qui va payer. Le peuple, c’est Alice Coupeur au pays des merveilles fiscales.

Il se pâme devant un hystérique qui lui promet de travailler plus pour gagner plus, juste après avoir promis aux entreprises de baisser le coût du travail. Le peuple, c’est Lucy in the sky bouffant ses diamonds.

Il vote pour celui qui va le débarrasser de la racaille, tout en réduisant l’impôt et donc le financement de la police et de la justice. Le peuple veut du cuir au prix du skaï. Et puis, il se plaint que tanneur, ça eût payé, mais ça ne paye plus.

Il avale tout cru l’idée qu’en isolant le Royaume-Uni, il s’enrichira. Et hurle au Polonais, qui bosse deux fois plus que lui, qu’il est mauvais pour l’économie. Il donne son suffrage les yeux fermés au premier membre de l’élite qui lui racontera qu’il va le débarrasser de l’élite. Il jouit quand on lui promet d’arrêter le flot des réfugiés, des immigrés, par peur de l’Autre, pour s’étonner ensuite qu’on doive reculer l’âge de la retraite parce qu’il n’y a plus assez de jeunes travailleurs.

Il est en extase quand on lui chante qu’il faut en finir avec les multinationales. Surtout s’il travaille dans l’une d’entre elles. Le peuple veut le beurre, l’argent du beurre, le sourire de la crémière et un aller-retour gratuit pour Bora-Bora. Sans que ça pollue.

Il vote à reculons aux élections européennes pour ensuite se plaindre que le Parlement européen ne le représente pas. Il se livre et se soumet tout entier à ceux qui lui promettent la liberté. Il croit les mensonges les plus grossiers pourvu qu’ils soient assortis du mot vérité.

Bref, le peuple est con. Mais ce n’est pas nouveau.

Donald Trump a été élu parce que les médias ont fait leur boulot.

C’est lui qui a permis à Adolph Hitler de briguer le poste de chancelier. C’est lui qui a donné un quart de ses voix au Vlaams Belang en 2004, en Flandre. C’est lui qui a fait passer Jean-Marie au second tour en 2002. C’est lui qui continue à regretter le communisme dans des pays qu’il a appauvris, écrasés, torturés.

Il vote régulièrement contre celui qui lui a ramené de l’emploi. Ou l’a libéré du joug. Alors oui, le peuple est vraiment trop con. Ou alors, il est mal informé. Ou mal formé.

Aujourd’hui, Donald Trump, qui a tiré à boulets rouges sur les médias, est élu grâce à la caisse de résonance qu’ils lui ont, involontairement, prêtée. Et chaque fois que les ceux-ci ont fait preuve de responsabilité, et attaqué l’ahurissante bêtise des arguments trumpeurs du canard républicain, le peuple a trouvé qu’ils empiétaient sur son intelligence.

Le peuple est si con qu’il n’est content que quand il n’est pas content.

Mais au final, Trump n’a pas été élu parce que les médias ont failli mais parce qu’ils ont fait leur boulot. Et que ce boulot est devenu un piège. Ils doivent rendre compte, le plus vite possible. Parce que s’ils ne le font pas, un autre le fera à leur place, et on leur reprochera de ne pas faire leur métier. Mais chaque fois qu’ils publient des déclarations de politiciens avant d’avoir pu en vérifier le contenu, ils permettent à la démagogie de se propager.

Chaque fois qu’un journaliste de bonne volonté se laisse convaincre par une « preuve » fuitée d’un parti sans avoir tout vérifié en toute indépendance — y compris le fait que cette preuve ne puisse servir à des fins bassement politiques —, il permet à la démagogie de se propager.

Chaque fois qu’il accueille un politicien notoirement populiste avec le sourire, parce que ça se fait, ou qu’il l’épargne parce que c’est le seul moyen de s’assurer qu’il revienne la semaine suivante plutôt que de privilégier la chaîne concurrente, il permet à la démagogie de se propager. Et il n’y peut absolument rien.

Car s’il ne le faisait pas, le peuple n’achèterait plus son journal. D’ailleurs, est-ce que le peuple achète encore un journal ? Peu importe : même le peuple qui le fait est devenu con. Et pas parce qu’il n’est pas informé. Mais parce que, très souvent, l’information vient directement des partis et que, crise aidant, ils se sont tous lancés bille en tête dans des combats démagogiques et enragés. Tous. Et je re-précise : TOUS.

Tous, ils ont lâché la politique pour le spectacle. Et comme le peuple aime le spectacle, il n’y a pas de solution pour les journalistes. On ne peut pas informer autrement.

Mais peut-être peut-on rêver. Que des médias osent la dinguerie de retarder l’information de un, deux ou trois jours, le temps de confronter les interviews des politiques à la réalité des choses.

Qu’ils aient la folle audace de ne jamais rien publier avant d’avoir pu lever les lièvres que les politicien-ne-s lâchent l’air de rien dans leurs discours, qui grignotent petit à petit l’opinion.

Rêver que le fact-checking ne soit plus une activité journalistique parmi d’autres, mais l’essence même du journalisme. Avant chaque article. Rêver que tout soit mis au conditionnel. Rêver qu’il n’y ait plus de guerre des titres. Rêver qu’on donne aussi les bonnes nouvelles. Et que le peuple les lise. Et sorte, peut-être, enfin, de la morosité.

Rêver qu’on n’attribue plus un crime à un Arabe tant qu’on ne sait pas. Rêver qu’on ne promeuve plus un livre rempli d’erreurs factuelles. Rêver qu’on ne confonde plus Zemmour et penseur.

Rêver que la presse ne considère plus que relayer une déclaration politique est une obligation. Rêver qu’on bloque systématiquement les attaques des uns envers les autres pour ne publier que le factuel. Rêver qu’on ferme la salle de spectacle politique et qu’on ouvre la classe des vrais débats.

Parce que dans le maelström médiatique qui nous inonde, nous renverse et nous noie, il n’est plus possible pour les politiques honnêtes de régler quoi que ce soit. Et il y en a, et ils sont désespérés, et la discipline de partis les tétanise.

Mais le peuple est con. Il leur préfère ceux des politiques qui sont suffisamment avides, et bons clients en télé, et ceux-ci ont fini par ne plus chercher à séduire l’électeur autrement qu’en alimentant sa connerie, plutôt que d’élever le débat.

Le peuple est con. Mais il n’est pas responsable.

Quant aux médias, ils ne sont que les témoins abrutis par un processus infernal dont on n’ose imaginer où il nous mènera. Ils le savent. Ils le voient. Ils en débattent sans arrêt. Ils cherchent des solutions. Mais y en a-t-il une ?

Vous le saurez peut-être en mai 2017.


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10:53 Écrit par Le Photoneur dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |